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CYBERESPACE: DES RENCONTRES PAS "NET"

Lidia Natalia Dobrianskyj Weber

 

« On ne peut pas croire à l"impossible », a dit Alice.
« Mais je dis que tu n"as pas encore assez de pratique », a dit la
reine... « parce que des fois je crois à six choses impossibles même avant le petit déjeuner ».

Lewis Carol, De l’autre côté du miroir (1872)

 

Vous croyez que vous pouvez tomber amoureux de quelqu’un sans l’avoir jamais rencontré personnellement?

Petite Lapine, une internaute de 29 ans, a connu Loup, 35 ans, dans un Chat de l’Internet au Brésil . C’était le coup de foudre à la première frappe. Pendant un mois, ils ont passé des longues heures par jour à « discuter » virtuellement en temps réel. Elle était 20 kilos plus lourde que sur la photo digitale qu’elle lui avait envoyée, mais lui, un riche fermier, n’a pas pris en compte cette légère différence au moment de la rencontre. Ils ont passé 20 jours aux belles plages du norest brésilien, entre des romantiques bains de mer, des baisers, des déclarations d’amour et des projets de mariage.

 

La psychologue brésilienne Renata (37 ans, divorcée, une fille) a connu un prince charmant virtuel: un australien (47 ans, divorcé, ayant des enfants) . Pendant 8 mois, ils ont échangé des emails et des coups de téléphone amoureux, où il y avait de l’amour, de la tendresse, du désir. A cause du décalage horaire, il arrivait à Renata de se réveiller au milieu de la nuit pour lire les messages de son amour. Ils se croyaient des âmes soeurs et ont décidé de se rencontrer. Elle est allée en Australie pour rendre réel son rêve cybernétique.

 

Eva (39 ans, mariée, un enfant), professeur universitaire argentine, a connu François (39 ans, marié, 3 enfants), professeur universitaire français, dans un congrès aux Etats Unis. A cette première rencontre, ils ont parlé pendant 15 minutes de leurs travaux et ont échangé leurs adresses. Une fois retournés à leurs pays, ils ont commencé à échanger des emails professionnels. Très subtilement, il y a eu le début d’un « flirt cybernétique ». Un mot plus doux par ici, un autre par là... Ils se sont aperçus qu’en plus du domaine scientifique, ils avaient beaucoup de choses en commun. En dépit de vivre des mariages stables, leurs coeurs battaient plus fort à chaque message et coup de téléphone de l’autre. Ils ont eu l’occasion de se rencontrer, après un an et demi de messages virtuels journaliers, dans un autre congrès international...

 

Aninh@ (brésilienne, célibataire, 28 ans) a rencontré Fascinant (brésilien, divorcé, 3 enfants, 36 ans) dans un salle virtuelle . Suite à un court chatting, ils ont échangé des emails et se sont correspondus pendant deux semaines, puis ils ont échangé leurs téléphones. Ils ont commencé à éprouver le désir de se communiquer tous les jours et de tout raconter l’un à l’autre. Après un mois dans la virtualité ils ont pris rendez-vous, lequel a été timide au début, mais plein de charm à partir de quelques jours ensemble. Ils étaient si pleins d’enthousiasme l’un envers l’autre que le mois suivant ils faisaient des plans pour les fiançailles et le mariage, avec le soutient de toute la famille...

 

A toutes les époques, surgissent des faits qui obligent l’homme à percevoir le monde de manière différente. Ce changement dans la capacité de perception de l’être humain se reflète dans l’art, la philosophie, la science et, par conséquent, dans le rapports humains. En général, ces sauts créatifs dépassent le zeigeist et sont un peu effrayants, car ils déstabilisent notre pensée et notre place au monde. Pour une nouvelle perception du monde, Galilei a risqué le feu; Descartes a détruit nos certitudes et a introduit une nouvelle conception de l’homme à partir de lui même; les impressionnistes ont décidé de colorer les ombres malgré l’harmonie existante dans la peinture classique; les cubistes ont laissé de côté la perspective et la poésie moderne a perdu sa rime. Des nouvelles perceptions de monde ont atteint même les sciences actuelles, dites exactes, comme le principe de l’incertitude, de Heisemberg, la théorie de la relativité, et, la théorie du cahos qui questionne la prévisibilité, car tout est mouvement et rythme syncopé, pouvant converger vers n’importe quel point.

 

La technologie avance et nous construit et « déconstruit » par le moyen d’inventions ensorcelées. Ces inventions provoquent des altérations profondes dans la société, comme dans la communication avec nos pairs. La communication humaine est déjà passée par des processus rudimentaires, comme les signaux de fumée et le son des tambours. Dans un temps passé, il y avait des messagers qui voyageaient lontemps et sur des longues distances pour porter une lettre. Des fois, ils portaient une lettre d¹amour. Par la suite, la poste aérienne, le télégraphe, le téléphone sont arrivés... et aujourd’hui nous pouvons nous communiquer avec d’autres personnes dans un non-lieu, en temps réel, par l’Internet. À cette nouvelle ère technologique, même le modus operandi d’une rencontre amoureuse, cette quête « magique » de l’âme soeur, peut trouver des nouveaux chemins. Il semble que l’attraction physique n’a plus tellement d’importance pour un premier contact. On peut tomber amoureux d’idées inventées, sans propriétaire, ou dont le propriétaire n’est pas le même corps que celui qui les tape au micro-ordinateur. On peut inventer une autre identité ou utiliser des phrases d’autrui, comme Cyrano caché derrière les arbres, donnant des idées à un corps parfait et, dans ce cas, virtuel. Malgré ce risque (et combien de risques n’existent-ils pas dans les rencontres « en vrai » ?), actuellement il y a beaucoup de rencontres qui ont lieu dans le cyberespace.

 

Le terme cyberespace a été créé par l’écrivain William Gibson dans son fameux roman de science-fiction Neuromancien, pour designer un espace conceptuel. Cet espace virtuel est une espèce de pot-pourri de culture sociale, où l’information en forme d’images, sons, textes, mots et même calins virtuels et liens affectifs ont une vie propre. « On doit comprendre le cyberespace comme une couche éléctronique superposée au monde réel » . Le cyberespace n’est pas une entité physique concrète; avec la transformation d’atomes en bits, le monde devient immatériel et notre imaginaire devient digital.

 

Les rencontres virtuelles par l’intermédiaire de l’Internet Relay Chat (IRC) servent à converser, échanger des expériences, faire passer le temps, attenuer la solitude, flirter, et même à avoir des rapports sexuels (virtuels), dans une rencontre de sensibilités. Ces groupements sont appelés communautés virtuelles. « Les participants deviennent les auteurs non seulement du texte mais d"eux mêmes, construisant des nouveaux mois par l"intermédiaire de l"interaction sociale » . Malgré l’automatisme apparent d’une liaison avec un appareil, les personnes ne sont pas seulement les spectateurs passifs d’un film, elles deviennent les spectateurs, acteurs et réalisateurs de leur propre histoire, toujours dans une permanente et non-linéaire danse improvisée. Peut-être « qu"à la base de ce phénomène, il y a ce désir de l"homme de compenser la disparition progressive des lieux de rencontre publiques dans la vie de tous les jours » . Peut-être ce n’est qu’une nouvelle forme de communication. Actuellemnt, l’Internet en compte près de vingt millions d’utilisateurs. Cela est en train de modifier notre existence et les changements ne vont pas s’arrêter. Turkle , une sociologue de l’Internet, affirme qu’un nouveau sens d’identité, décentralisé et multiple, commence à apparaître. Elle parle d’ordinateurs, d’intelligence artificielle et de l’expérience des gens dans les ambients virtuels, ce qui confirme un biais dramatique dans notre notion de moi, d’autre, de machine et de monde. L’utilisateur de l’Internet peut même s’entraîner à des nouveaux rôles et fantasmer virtuellement une nouvelle identité, comme l’a révélé un homme de 48 ans: « J"aime bien rentrer dans les salles comme femme. Les hommes sont trop faciles à tromper! Des fois, quand je rentre comme un homme, je suis très gentil et, tout d"un coup, sans avertir, je passe à agresser la femme qui me parle et j’analyse ses reactions ».

 

On note que dans les communautés virtuelles la térritorialité cesse d’être géographique et devient symbolique. Les rapports sociaux se font par la médiation de la technologie et la rencontre physique devient dérisoire, insignifiante. Dans les rencontres amoureuses, toutefois, cette insignifiance de la présence physique n’a lieu qu’au début... Un jeune homme de 22 ans a fait la comparaison suivante entre le cybersexe et l’utilisation de films et de revues: « la différence est que dans le sexe virtuel c"est toi qui fait l"histoire, mais tu as les yeux bandés... » A vrai dire, le sexe est virtuel mais le plaisir est réel. Les moyens ne justifient-ils pas la fin ? Si nous regardons l’écran de l’ordinateur, nous pouvons y voir notre propre réflet, mais si nous faisons comme Alice et regardons à travers l’écran, nous pourrons avoir la possibilité de participer à un monde merveilleux.

 

Se rencontrer dans le cyberespace, avoir des sensations virtuelles, échanger des idées avec des personnes à l’autre bout du monde sans jamais les avoir rencontrées physiquement, avoir des rapports sexuels et tomber amoureux à travers un Chat ce n’est plus de la science-fiction. Est-ce que les gens le font parce qu’elles sont seules, pour rendre plus facile la première rencontre ou parce que c’est une nouvelle méthode de communication? Ce fait est tellement réel qu’il existe déjà en psychologie le diagnostique de cyberdépendence... D’après Lévy, l’image d’un « individu isolé devant sons écran » est beaucoup plus un phantasme qu’un résultat de recherche socilogique. Les rapports virtuels ne remplacent pas les rencontres physiques ni les voyages, mais plutôt ils aident à leur préparation . Nous n’avons pas la réponse correcte (et nous vivons une ère où il n’y a pas qu’une seule bonne réponse...), mais en ce qui concerne les rencontres amoureuses, tout comme in real life, elles peuvent marcher ou ne pas marcher, être très bonnes ou dramatiques. Et elles peuvent aussi être très ludiques et pleines de rêves. Ou de cauchemars.

Petite Lapine et Loup ont eu une grande surprise en plein milieu de leur lune de miel. Lui, qui n’était ni fermier ni millionnaire, mais un chômeur, a falsifié la signature sur des chèques de son aimée tant qu’elle dormait pour se reposer des ardentes nuits d’amour, en plus de dépenser en peu de jours 60.000 francs, sur la carte de crédit à elle, qui croyait au versement qu’il aurait fait sur son compte. Par plaisanterie, ils ont quitter un hôtel de luxe sans payer l’addiction. Ils ont été réveillés (au milieu de la nuit) par la police, dans un autre hôtel et ce n’est qu’à ce moment-là qu’elle a découvert que son amour lui mentait. Elle a été trompée virtuelle et matériellement. Elle est retournée chez sa famille avec le coeur brisé. Lui, il a été mis en prison.

 

Renata, à son arrivée en Australie, a été reçue par le prince virtuel et ils se sont embrassés follement à l’aéroport même. A la première nuit (qui serait la première nuit de leur lune de miel), elle a attendue les délices dont il avait tellement dit qu’ils allaient faire (et c’étaient 8 mois d’imagination!). Pendant les préliminaires, ella a vu que « rien » ne se passait avec lui... Elle n’a pas su tellement quoi faire quand il s’est tourné vers elle et a dit: « je suis impuissant ». Les autres 17 jours qu’elle est restée chez lui, il ne l’a même pas embrassée. Le physique peut ne pas avoir autant d’importance, mais elle n’a pas supporté une telle dose de platonisme. Complètement affolée, elle a découvert par sa boîte à lettres éléctronique qu’il se correspondait avec 4 ou 5 femmes un peu partout au monde, utilisant en plus les mêmes mots et surnoms tendres... Elle en a profité pour faire des photos des kangourous et est retournée au Brésil.

Eva et François se sont eux aussi rencontrés à l’aéroport. Ce fut l’attraction, la complicité et l’intimité au premier regard. Il semblait qu’ils se connaissaient depuis toujours et ils ont passé une journée inoubliable. La première nuit d’amour a été quelque chose qui se rapproche du sublime. Cependant, le landemain, il a provoqué une scène de jalousie par une bêtise quelconque. Ce serait l’excuse « officielle » pour la rupture. Mais en réalité un énorme sentiment de culpabilité s’est manifesté, car finalement ils avaient été, jusqu’à ce moment-là, fidèles à leurs compagnons. Ils se sont follement disputés et ne se sont rencontrés que dans les salles du congrès. De retour à leurs pays, ils ont échangé à nouveau des emails et tout a recommencé. Ils pensent se rencontrer dans un autre congrès.

 

Aninh@ et Fascinant ont fait des projets de vie en commun pendant 7 mois et... se sont mariés. Actuellement, ils sont mariés depuis 8 mois et sont très heureux. Edson, le Fascinant, est tellement fier de son histoire qu’il a fait, pour rendre hommage à sa femme, un site pour la raconter.

 

Aussi, croire aux choses impossible devient un exercice important et nécéssaire à cette fin de siècle, puisque la science-fiction a lieu ici et maintenant. Des fois, cet exercice peut être stimulant, nostalgique ou encore douloureux. Si nous pouvons avoir des rapports sexuels virtuels, si nous avons la déjà ancienne fertilisation in vitro et le récent clonnage, nous pouvons supposer qu’il n’est plus nécéssaire une rencontre in vivo entre deux personnes, même pas pour la reproduction de l’espèce. Serait-il le « meilleur des mondes »?

 

 

Universidade Federal do Paraná

Departamento de Psicologia - Profª Drª Lidia Natalia Dobrianskyj Weber

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